07/08/2025
Bruxelles : quand les Airbnb illégaux aggravent l’urgence du mal‑logement
Bruxelles suffoque sous la pression du mal-logement. À l’heure où les loyers flambent et que des dizaines de milliers de ménages peinent à se loger, apparaissent des « logements touristiques » sortis du cadre légal, dérivant vers un “tout Airbnb” qui vide le logement accessible au profit d’un tourisme lucratif.
Un immeuble entier du quartier Dansaert, composé de six appartements plus un bureau, a récemment été mis sous scellé par les autorités. Pourquoi ? Il s’agissait d’un repaire de locations touristiques illégales, exploitées sans autorisation. Les services municipaux avaient tenté pendant plus d’un an de faire respecter la loi, sans succès, jusqu’à cette décision radicale.
Ce geste fort symbolise une révolte face à une situation devenue insoutenable : l’accès à un logement digne pour les Bruxellois se raréfie, et ces hébergements passent à travers les mailles du contrôle.
Pour légalement proposer une location de type Airbnb à Bruxelles, l’hôte doit obtenir un certificat urbanistique, une attestation de sécurité incendie, et s’enregistrer auprès de Bruxelles Économie et Emploi. Pourtant, selon Airbtics, plus de 5 500 logements sont référencés sur Airbnb à Bruxelles... et aucun d’eux ne serait enregistré officiellement. Autrement dit, une opacité presque totale.
Cette désinvolture réglementaire a un coût : chaque logement illégal échappe aux taxes, aux normes, et contribue à vider le parc résidentiel, souvent au profit de clients éphémères, plutôt que d’habitants en quête d’un toit.
Et pendant que certains investissent dans le tourisme sauvage, d’autres, beaucoup plus discrets, prospèrent sur la misère. Les marchands de sommeil, eux aussi, profitent de la crise. Dans des caves insalubres, des greniers à peine aménagés ou des appartements divisés en box minuscules, ils louent des taudis à prix d’or. 700 € pour un matelas dans un couloir, 500 € pour un cagibi sans fenêtre, parfois à plusieurs personnes, souvent sans bail. Et quand les locataires sont sans papiers, sans voix ou sans recours, la peur de l’expulsion les réduit au silence.
Le plus indécent, c’est que ces pratiques sont connues, parfois même documentées, mais rarement poursuivies. Les contrôles sont rares, les sanctions dérisoires, et les victimes invisibilisées. Pendant que certains se gavent sur la détresse, les plus démunis s’entassent dans des logements indignes.
Et que fait l’État ? Peu. Trop peu.
Bruxelles compte plus de 50 000 ménages en attente d’un logement social, pour à peine 40 000 logements disponibles. Certaines familles patientent dix ans ou plus avant d’obtenir un toit stable et abordable. Le rythme de construction est dramatiquement lent, les rénovations s’enlisent dans la paperasse, les projets d’envergure sont rares et timides.
Hypercentralisation, gentrification, spéculation… plus de 60 % des ménages bruxellois sont locataires, souvent à la merci de loyers toujours plus élevés. Des étudiants paient jusqu’à 520 € pour un kot, soit une hausse de 15 % en un an. Dans certaines communes, le loyer moyen d’un appartement dépasse 1 300 €, pour un studio, c’est 800 à 900 €, et pour une maison, on flirte avec les 2 000 €.
Face à cette crise, le Parlement bruxellois a adopté une grille des loyers devenue obligatoire au 1er mai 2025. Un loyer est présumé abusif s’il dépasse de 20 % le loyer de référence. Ce nouvel outil permet aux locataires de contester un loyer excessif. Une avancée, certes timide, mais concrète, dans un contexte où certaines hausses dépassent les 140 % depuis 2018.
Mais cela ne suffit pas. Les autorités régionales continuent d’adopter une posture attentiste face à l’urgence. Pendant que les dossiers s’empilent dans les commissions de concertation, les habitants, eux, dorment dans leur voiture, partagent une chambre à quatre ou visitent des appartements aux côtés de vingt autres candidats.
Et puis il y a celles et ceux qu’on entend rarement dans ce débat : les petits hôteliers familiaux, qui, eux, respectent les règles, paient leurs charges, leurs taxes, investissent dans la sécurité et l’accueil. Eux aussi étouffent. L’association des hôteliers parle de concurrence déloyale structurelle, de plus en plus insoutenable. Beaucoup de ces établissements n’arrivent plus à survivre face à l’ombre portée des plateformes, qui proposent des logements illégaux à la chaîne, souvent moins chers… parce qu’ils contournent toutes les obligations.
Le paradoxe crie à Bruxelles : tandis que la population peine à trouver un logement digne, une partie du parc est détournée vers le tourisme, sans en avoir la légitimité. Tandis que les politiques temporisent, d’autres exploitent, et les plus pauvres trinquent.
Il est urgent que la région impose des sanctions dissuasives, automatise les contrôles, investisse massivement dans le logement public, protège les locataires et soutienne ceux qui jouent le jeu, comme les petits hôteliers. Il est urgent que le droit au logement cesse d’être un slogan.
Parce que se loger n’est pas un marché : c’est un droit fondamental.