07/09/2024
Excellent texte de Joseph Facal ce matin.
Mardi, 9 juillet 2024 00:00
Par Joseph Facal dans le Journal de Montréal
Le PQ est en tête des intentions de vote, mais la souveraineté reste loin du niveau d’appuis requis.
C’est normal. Après la défaite de 1995, l’idée fut négligée comme une terre laissée en friche.
Pour la réactiver, il ne faudra pas seulement répondre aux inquiétudes économiques, mais susciter aussi de l’émotion.
On n’a jamais fait une indépendance nationale strictement pour des raisons comptables.
Pendant des décennies, ce furent les artistes qui incarnèrent cette émotion.
Ils ont largement déserté la cause: par crainte de perdre des contrats, de ne plus être «à la mode», par sentiment que c’était fini, par peur d’être associé à un projet souvent dépeint comme un repli ethnique, etc.
La semaine dernière, je suis allé voir le film Se fondre, de Simon Lavoie.
Dans un Canada du futur, totalement anglicisé, rebaptisé «État postnational des territoires non cédés du Canada», les indépendantistes québécois sont en prison ou dans la clandestinité.
Le film est centré sur ces prisonniers. L’un d’eux porte dans ses entrailles un ver qui se veut, par une audacieuse allégorie, la mémoire du peuple québécois.
Une voix hors champ récite des extraits de textes classiques du nationalisme québécois (Aquin, Dumont, Séguin, etc.).
Délibérément ambigu et lapidaire, le film emprunte à Falardeau, Perrault et Cronenberg, et, pour bizarre que cela puisse sembler, cette fusion est d’une grande puissance, même si le film n’est pas sans défauts.
La thèse du réalisateur est limpide: si les Québécois ne se réveillent pas vite, s’ils ne réalisent pas le danger mortel qui pèse sur eux, ils deviendront un résidu folklorique.
Les réactions médiatiques furent parfaitement prévisibles.
La Presse y a vu «un salmigondis d’idées politiques passéistes».
«Passéiste» de se préoccuper de l’avenir d’un peuple?
Le Devoir trouve que le film manque d’«ouverture à l’autre».
En quoi?
Le Soleil déplore son «manichéisme»: gentils francophones indépendantistes vs méchants anglophones fédéralistes.
On a certes le droit de critiquer ce film, mais c’est la nature de la critique, essentiellement idéologique, qui est ici révélatrice.
Plus tôt cette année, j’ai publié un roman qui est une histoire d’amour pendant et après les rébellions de 1837-1838, les années les plus sombres de notre histoire.
L’immense majorité des questions qu’on m’a posées portaient sur ma façon de travailler, sur ma décision d’écrire un roman, sur le temps consacré, etc.
Bref, quand une œuvre artistique ne cache pas son engagement souverainiste, comme celle de Lavoie, on puisera dans le vieux répertoire des clichés fédéralistes pour la discréditer.
Quand elle refuse simplement d’évacuer le contexte politique, comme la mienne, on escamotera cette dimension.
Joute
Chez nous, l’intérêt supérieur de la nation est réduit aux affaires courantes, ignoré ou dissous dans la joute partisane.
Trop souvent, nous nous regardons à travers les yeux du dominant sans le voir, lui.
C’est plus que triste, c’est dramatique et mortel.
Le PQ et le Bloc doivent retourner voir les artistes.