10/10/2024
Jouer avec le feu
Voici des extraits de cet excellent éditorial du Devoir.
Par deux fois, on aura assisté à une transposition funeste du fameux modèle du fromage suisse à Montréal. En gestion des risques, ce modèle compare les mécanismes de sécurité mis en place pour éviter des accidents à des tranches de fromage alignées à la queue leu leu. Le pire survient lorsque les trous — les failles dans nos systèmes — s’alignent.
Des tranches à examiner, il y en aura ici plusieurs. L’incendie de la place D’Youville, qui accueillait des logements Airbnb illégaux, avait déjà permis d’identifier plusieurs des acteurs qui devront rendre des comptes à la coroner. On pense à l’administration Plante, à la Sécurité publique, mais aussi à la Corporation de l’industrie touristique du Québec et à Tourisme Québec, qui s’étaient à l’époque livrés à une inélégante partie de « ce-n’est-pas-moi-c’est-lui ». Cette indolence généralisée a grandement nui à l’avancement du dossier et doit être cassée.
On attendra aussi de pied ferme le Service de sécurité incendie de Montréal (SIM). En mars 2023, Le Devoir avait révélé que Le 402 abritait deux chambres sans fenêtres ni sortie de secours. Incapables d’expliquer comment une firme d’architectes et un inspecteur municipal avaient pu approuver de telles transformations, l’Ordre des architectes du Québec et l’administration Plante avaient promis des réponses qu’on attend toujours.
Dépêché sur les lieux, le SIM avait constaté l’absence d’un système d’alarme incendie et d’avertisseurs de fumée, des non-conformités rectifiées depuis. « Le bâtiment était sécuritaire », a d’ailleurs soutenu le SIM. Les médias ont eu beau le talonner sur les deux chambres non conformes qui faisaient jusqu’à récemment encore l’objet de plaintes sur les sites de réservation en ligne, le SIM a gardé sa ligne : il n’a « pas d’information à cet effet ». Ce genre de réponses obtuses frise le refus d’échanger, nourrissant un dialogue de sourds qui mine la confiance du public.
Mme Kamel a devant elle un immense chantier pour recenser les failles dans nos mécanismes de défense et les corriger — ou à tout le moins les atténuer — afin d’éviter qu’elles ne s’alignent à nouveau.
D’ici là, ceux qui veillent sur notre sécurité ont le devoir de redoubler d’ardeur si on ne veut pas jouer encore avec le feu. À commencer par l’administration Plante, qui, après avoir promis un blitz d’inspections, a connu un été spécialement calme sur ce front. Il est plus que temps de sortir les éperons et de recentrer les priorités sur la tâche de sauver des vies plutôt que de s’obstiner frivolement sur l’espacement d’une marquise ou la hauteur des plantes sur une terrasse.
On ne voudrait surtout pas voir se confirmer sous nos yeux horrifiés l’expression « jamais deux sans trois ».