20/09/2026
Catherine Ringer, le dernier refrain
Il y a des disparitions qui nous touchent au-delà de l’artiste, parce qu’elles emportent avec elles un morceau de notre propre histoire.
À mon âge, j'ai perdu des amis, des êtres aimés.
Mais il existe une autre manière de perdre quelqu’un : voir disparaître les voix qui ont accompagné toute une vie.
Catherine Ringer était l’une de ces voix.
Je ne l’ai jamais connue comme on connaît un proche. Pourtant, elle m’était intime. Elle appartenait à ma mémoire, à mes années de jeunesse, à ces moments où une chanson devient plus qu’une chanson : un lieu, une époque, une part de soi.
Je revois la silhouette, j’entends la voix : insolente, drôle, sensuelle, provocante, puis soudain fragile. Avec Fred Chichin, elle avait inventé les Rita Mitsouko, ce couple musical imprévisible qui semblait ne devoir obéir à aucune règle.
Il suffit d’entendre « Marcia Baïla » pour que tout revienne : les couleurs, la danse, les nuits, la jeunesse, cette impression que la vie était immense et que le temps ne nous atteindrait jamais. Née de la mort d’une jeune danseuse emportée par un cancer, la chanson transformait la tragédie en célébration de la vie. Pour qui a trop souvent prononcé ce mot dans une chambre d’hôpital, elle ne pouvait pas être entendue comme les autres.
Chez les Rita Mitsouko, la maladie n’était pas niée. Elle était traversée par la musique.
Et puis il y avait « C’est comme ça », « Andy », « Les Histoires d’A. », « Les Amants »… Des chansons qui ne vieillissaient pas. Ou peut-être était-ce nous qui vieillissions à leur écoute.
Catherine portait aussi une histoire plus grave. Fille du peintre Sam Ringer, juif polonais déporté et rescapé des camps n***s, elle avait grandi avec cette mémoire inscrite dans son histoire familiale.
Dans « C’était un homme » et « Le Petit Train », derrière la musique et les mots, affleurait la mémoire de la Shoah, celle des disparus et de ceux qui étaient revenus pour raconter.
Il y avait chez elle cette alliance bouleversante : la mémoire des morts et l’insolence des vivants.
Puis Fred est parti, en 2007. Catherine avait continué à chanter, comme si chaque chanson pouvait encore maintenir son compagnon dans la lumière. Elle chantait pour elle, pour lui, pour leurs enfants, pour tous ceux qui avaient grandi avec eux.
Aujourd’hui, elle le rejoint. Je sais ce que cette phrase signifie pour ceux qui restent. Elle ne console pas vraiment. Elle dit seulement le vide, et la fidélité qui demeure.
Peut-être est-ce là que son œuvre trouve sa force : dans cette manière de regarder l’absurde sans détourner les yeux, sans lui accorder le dernier mot. La mort est là, injuste, muette, définitive. Mais tant qu’une voix s’élève, tant qu’un corps danse, tant qu’une chanson circule, la vie oppose à l’absurde sa seule réponse véritable : une présence, une révolte, une joie sans illusion.
Ce soir, j’entendrai à n’en plus finir « Marcia Baïla ». Je penserai à Catherine. Je penserai à Fred. Je penserai à tous ceux que le temps nous a pris.
Puis la chanson s’achèvera, comme toutes les chansons. Mais il restera quelque chose dans l’air, une voix, un rythme, une présence.
Et, pendant de longues heures, ils seront encore là.
nostalgie musicale...